Le 28 avril marque la Journée mondiale de la sécurité et de la santé au travail, portée par l’Organisation internationale du travail (OIT) et reconnue par l’Organisation des Nations unies. Une journée qui, au-delà des discours officiels, met en lumière une réalité persistante : travailler peut encore coûter la vie.
Selon l’OIT, près de 2,93 millions de personnes meurent chaque année des suites d’accidents du travail ou de maladies professionnelles. Un chiffre qui rappelle l’ampleur d’un problème souvent sous-estimé, notamment dans les pays en développement.
Mais derrière ces statistiques globales se cachent des inégalités profondes. En Côte d’Ivoire, les femmes figurent parmi les plus exposées — et les moins protégées.
Une économie informelle, des risques invisibles
En Afrique subsaharienne, selon l’OIT, plus de 85 % des emplois relèvent du secteur informel.
En Côte d’Ivoire, cette proportion est encore plus marquée chez les femmes : la grande majorité des femmes actives en Côte d’Ivoire travaille dans le secteur informel, avec des estimations souvent supérieures à 80 %. Commerce de rue, agriculture, transformation alimentaire, travail domestique : ces activités, essentielles à l’économie, échappent pourtant largement aux normes de sécurité.
Résultat : des millions de femmes travaillent sans contrat, sans protection sociale et sans dispositifs de prévention.
Des corps mis à rude épreuve
Dans les marchés ou les exploitations agricoles, les femmes sont fréquemment amenées à porter des charges lourdes, pouvant dépasser 20 kg selon certaines études de terrain en Afrique de l’Ouest. Ces efforts, souvent répétés pendant plusieurs heures et associés à des postures contraignantes, constituent un facteur de risque majeur. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et l’OIT, le port de charges lourdes et les mouvements répétitifs figurent parmi les principales causes de troubles musculosquelettiques, qui représentent l’une des formes les plus courantes de maladies professionnelles dans le monde.
Ces pathologies se traduisent notamment par des douleurs lombaires chroniques, une fatigue physique durable et, dans certains cas, une incapacité de travail.
Produits toxiques : un danger silencieux
Dans l’agriculture ou la transformation alimentaire, les femmes manipulent régulièrement des pesticides, sont exposées aux fumées issues de la cuisson ou du fumage, ainsi qu’à divers produits chimiques. Selon l’OIT, ces expositions sont particulièrement fréquentes dans les secteurs informels, où les mesures de sécurité sont limitées.
L’accès aux équipements de protection, comme les gants ou les masques, reste souvent insuffisant, et les travailleurs bénéficient rarement de formations adaptées.
Ces conditions peuvent entraîner des maladies respiratoires, des irritations cutanées et des intoxications à court ou à long terme. Par ailleurs, certaines études scientifiques suggèrent que l’exposition à certains produits chimiques pourrait avoir des effets sur la fertilité et la santé reproductive, bien que ces impacts restent encore partiellement documentés.
Travailler enceinte : une norme risquée
En l’absence de protection sociale dans le secteur informel, de nombreuses femmes continuent à travailler pendant leur grossesse, souvent sans aménagement de leurs conditions de travail. Le port de charges lourdes, la fatigue physique et l’exposition à des substances nocives constituent des facteurs de risque importants.
D’après l’OMS, ces conditions de travail peuvent être associées à des complications obstétricales, ainsi qu’à un risque accru d’accouchement prématuré. Dans les contextes où l’accès aux soins est limité, ces facteurs contribuent à renforcer la vulnérabilité maternelle.
Une “double journée” épuisante
Une réalité sociale importante : les femmes assument encore l’essentiel des tâches domestiques. Selon l’Organisation internationale du Travail (OIT), elles consacrent en moyenne deux à trois fois plus de temps que les hommes aux activités non rémunérées.
Cette charge invisible se traduit concrètement par :
- un manque de repos régulier
- un stress chronique
- un épuisement physique et mental généralisé
Ces risques psychosociaux, bien que moins visibles que les risques physiques, ont des effets durables sur la santé et le bien-être.
Violences et insécurité : un risque supplémentaire
Dans les espaces de travail, qu’ils soient formels ou informels, les femmes peuvent être confrontées à des situations de harcèlement, d’intimidation et d’insécurité physique. Selon l’OMS, près d’une femme sur trois dans le monde a subi des violences au cours de sa vie, ce qui inclut aussi des contextes liés au travail.
Ces situations restent largement sous-déclarées, notamment en raison de la précarité économique, de la dépendance à l’emploi et du manque de mécanismes de recours accessibles.
Aucune protection en cas d’accident
L’un des constats les plus préoccupants reste l’absence de filet de sécurité. En Afrique subsaharienne, moins de 20 % des travailleurs bénéficient d’une protection sociale complète (OIT). Pour les femmes du secteur informel, ce chiffre est encore plus faible.
Conséquences :
- pas d’indemnisation en cas d’accident
- accès limité aux soins
- perte immédiate de revenus
Un engrenage qui peut rapidement conduire à une aggravation de la pauvreté.
Changer de regard, agir concrètement
Face à ces constats, la Journée mondiale de la sécurité et de la santé au travail ne peut se limiter à une commémoration.
Les organisations internationales, syndicats et institutions appellent à :
- intégrer une approche de genre dans les politiques de santé au travail
- renforcer la prévention dans le secteur informel
- améliorer l’accès aux soins et à la protection sociale
- lutter contre les violences et les discriminations
Comme le souligne la Confédération syndicale internationale – Afrique, la situation actuelle exige des réformes urgentes pour protéger les travailleurs les plus vulnérables.
Un enjeu de santé… et de développement
En Côte d’Ivoire, les femmes jouent un rôle central dans l’économie. Pourtant, elles continuent de travailler dans des conditions qui mettent en danger leur santé et leur sécurité. Améliorer leurs conditions de travail, ce n’est pas seulement une question sociale : c’est un enjeu majeur de développement économique et humain.
Le 28 avril rappelle une évidence trop souvent ignorée : un travail digne ne devrait jamais être un travail dangereux.
À cette occasion, la Ligue réitère son engagement en faveur de la protection des femmes ivoiriennes, et son action pour promouvoir des environnements de travail plus sûrs, plus justes et respectueux de leur dignité.
#LaLigue
Écrit par Marianne Thiémélé
