Alors que plus de 9 600 cas de violences basées sur le genre ont été pris en charge en 2024, la Côte d’Ivoire fait face à une « vague rouge » de meurtres de femmes. Entre drames conjugaux invisibles et agressions médiatisées, la société civile et les parlementaires se mobilisent pour que le mot « féminicide » entre enfin dans le Code pénal. Enquête sur un fléau qui ne peut plus être ignoré.
Une comptabilité macabre à deux vitesses
En Côte d’Ivoire, le décompte ne s’arrête plus, mais il reste flou. Selon les données du Ministère de la Femme, de la Famille et de l’Enfant, 9 607 cas de Violences Basées sur le Genre (VBG) ont été pris en charge au cours de l’année 2024, dont 2 030 agressions physiques incluant des féminicides.
Derrière ces statistiques officielles se cache une réalité plus sombre : celle des vies arrachées.
De 2022 à 2024, l’Organisation pour la Réflexion et l’Action Féministe (ORAF) a documenté 46 féminicides médiatisés: 12 en 2022, 18 en 2023 et 16 en 2024. Les femmes de 20 à 30 ans représentent 30,4% des victimes, et 44,7% des meurtres sont commis à l’arme blanche.
Mais ce chiffre n’est que la partie visible. Une enquête de terrain menée par l’ONG Citoyennes pour la Promotion et Défense des Droits des Enfants, Femmes et Minorités (CPDEFM ) à Abidjan révèle que 416 femmes sont mortes sous les coups de leur conjoint ou partenaire intime en seulement deux ans. La commune d’Abobo concentre à elle seule 125 cas. L’écart entre les 46 cas médiatisés et les 416 cas déclarés par les populations illustre l’angle mort statistique qui entoure ce crime.
L’Afrique de l’Ouest en alerte rouge : un mal régional
Le drame ivoirien s’inscrit dans une tragédie continentale. L’Afrique est la région du monde la plus touchée par les féminicides, avec 21 700 femmes et jeunes filles tuées par un partenaire ou un membre de leur famille en 2023, selon le nouveau rapport de l’Office des Nations Unies contre la Drogue et le Crime (ONUDC). Le continent enregistre le taux le plus élevé : 2,9 victimes pour 100 000 habitants, contre 1,6 aux Amériques.
En 2024, le bilan s’est encore alourdi : 22 000 femmes et filles ont été tuées en Afrique, plaçant la région en tête des féminicides commis par des proches.
Du Nigeria au Sénégal, du Mali au Burkina Faso, les associations tirent la sonnette d’alarme : 74% des féminicides en Afrique sont commis par un partenaire intime ou un membre de la famille. C’est dire que le foyer, censé protéger, est devenu le lieu le plus dangereux pour les femmes. La Côte d’Ivoire quant à elle n’échappe pas à cette réalité ouest-africaine.
De la sphère privée à l’espace public : personne n’est à l’abri
Si le domicile reste l’endroit le plus dangereux pour les femmes comme en témoigne le meurtre tragique d’Adou Ahou Genba à Daloa en février 2025 par son ex-compagnon, l’espace public n’est plus un sanctuaire. Abidjan demeure la ville la plus touchée, avec Abobo et Yopougon en tête des communes concernées.
La période de confinement due à la Covid-19 a d’ailleurs provoqué un pic de violences sexuelles, avec environ 30% des cas signalés durant cette période.
Pourquoi le féminisme doit perdurer : nommer pour ne plus subir
Face à ces chiffres, le féminisme n’est pas un luxe occidental : c’est une nécessité vitale. Comme le rappelle l’Inter Orga Féminicides, le féminicide est « le meurtre d’une femme en raison de son genre » et « le rôle du patriarcat comme système de pouvoir et de domination » explique sa perpétuation.
Tant que la société minimisera ces meurtres en « crimes passionnels », tant que l’arrangement à l’amiable étouffera les plaintes, tant que les données resteront lacunaires, les femmes continueront de mourir. Le féminisme, ici, c’est refuser que la mort d’une femme soit une affaire privée. C’est exiger des lois, des budgets, des statistiques fiables. C’est briser le silence qui tue.
« Le meurtre misogyne des femmes par les hommes », définition de Jill Radford et Diana Russell, doit être reconnu pour ce qu’il est : un crime politique.
Le combat pour une loi « Féminicide »
Face à l’impunité, la riposte s’organise. En ce mois d’avril 2026, une proposition de loi historique a été introduite à l’Assemblée Nationale. L’objectif? Sortir ces meurtres du flou juridique pour les nommer officiellement « féminicides », conformément à la Recommandation N°30b du Comité pour l’élimination de la discrimination à l’égard de la femme.
« Nommer le crime, c’est déjà commencer à le guérir », martèlent les militantes de la Ligue Ivoirienne des Droits des Femmes. Cette loi prévoit des peines durcies, mais surtout un protocole de prise en charge d’urgence pour les femmes menacées, afin d’agir avant que le pire ne se produise.
Briser la culture de l’arrangement
Le plus grand obstacle reste le social. La culture du règlement à l’amiable sous l’arbre à palabres continue d’étouffer de nombreuses plaintes. L’ORAF et la CPDEFM appellent au renforcement des capacités des Officiers de Police Judiciaire sur les questions de genre et à la gratuité du certificat médical pour les victimes en situation de précarité.
Le pays dispose pourtant de 95 plateformes multisectorielles et de centres d’accueil. Il faut maintenant que la peur change de camp.
Sortir de l’ombre pour sauver des vies
Le temps des lamentations doit céder la place à celui de la justice inflexible. Graver le mot « féminicide » dans le marbre de la loi n’est pas qu’une affaire de sémantique ; c’est un bouclier pour celles qui vivent encore sous la menace.
De l’éducation des garçons à la formation des forces de l’ordre, en passant par le refus systématique des arrangements à l’amiable, chaque maillon de la société a un rôle à jouer. Le silence est un complice ; la parole, notre meilleure arme. Et tant que les femmes tomberont, le féminisme aura raison d’exister.
Besoin d’aide ? Ne restez pas seule.
– Numéro vert national VBG : 1308
– Ligne d’urgence Ligue Ivoirienne des Droits de la Femme : (+225) 07 07 36 61 64
– Police Secours : 111 | Gendarmerie : 145
Écrit par Olivia Detei Hermine Sangbo
