Alors que s’ouvre la Journée internationale des droits des femmes, un constat glacial s’impose : le féminicide n’est pas un accident domestique, c’est un crime systémique. Le féminicide, meurtre de femmes ou de filles en raison de leur genre, représentent l’expression la plus extrême des violences sexistes. C’est le stade ultime d’un système de domination et d’un échec politique global. En 2026, malgré une prise de conscience mondiale accrue, les chiffres restent alarmants, particulièrement en Afrique qui enregistre l’un des taux les plus élevés au monde.
État des lieux : un fléau mondial et africain
À l’échelle mondiale, on estime qu’une femme est tuée par un membre de sa famille ou son partenaire toutes les 10 minutes.
Au niveau mondial, l’Afrique est le continent qui affiche à la fois le taux de féminicide le plus élevé soit 30 par million d’habitants et le plus grand nombre absolu de victimes : 22 600 estimées en 2024, selon l’Organisation des Nations unies ( ONU ).
Selon le rapport sur le féminicide en 2025 de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) et d’ONU Femmes, 83 000 femmes et filles ont été tuées de manière intentionnelle. Soixante pour cent d’entre elles, soit 50 000 femmes et filles, meurent sous les coups de leur partenaire ou de parents proches. Cela signifie que, quasiment toutes les 10 minutes, une femme ou une fille est tuée par son partenaire ou un parent proche.
L’Afrique est la région où le risque est statistiquement le plus élevé. En 2023-2024, le continent a enregistré plus de 20 000 décès liés au féminicide. Des pays comme l’Afrique du Sud, le Kenya et le Nigéria font face à des crises de violence domestique sans précédent.
En République Démocratique du Congo (RDC) ou au Kénya, le foyer, censé être un refuge, devient trop souvent le lieu du crime. L’Afrique subsaharienne, qui représente les trois quarts du continent africain, reste particulièrement touchée par les agressions sexuelles et les viols. Selon des données de l’Unicef, plus d’une femme sur cinq vivant dans cette région a été victime d’une agression sexuelle ou d’un viol avant l’âge de 18 ans, un terreau fertile pour le passage à l’acte meurtrier.
En Côte d’Ivoire, les cas de violence basée sur les genres sont de plus en plus récurrents. Récemment, le cas d’une mère de quatre enfants, Adou Ahou Djénéba, 39 ans, à été tuée par un homme qui tentait de la reconquérir après une relation tumultueuse. Le 23 février 2025, elle a été poignardée à son domicile dans le quartier Terre Rouge, à Abobo N’dotré.
Pour ce qui est du reste du monde, l’Amérique latine reste une zone critique, (notamment le Mexique et le Brésil), bien que les lois y soient souvent plus avancées.
En Europe, les chiffres stagnent, prouvant que le développement économique ne suffit pas à éradiquer la violence patriarcale. Toutefois, très peu de pays européens publient des données fiables et comparables sur les féminicides.
Selon les plus récentes études et recensements des agences spécialisées, seuls six pays ont rapporté des taux certifiés de féminicides pour 100 000 femmes.
La Turquie arrive en tête avec un taux estimé de 1,13, suivie de l’Autriche (0,98), du Danemark ( 0,44, période 1992-2016), du Monténégro ( 0,44, période 2017-2021), de la Croatie (0,35), de l’Italie (0,33) et de la Macédoine du Nord (0,27).
Classement des féminicides par taux pour 100 000 femmes :
- Turquie : 1,13
- Autriche : 0,98
- Danemark : 0,44
- Monténégro : 0,44
- Croatie : 0,35
- Italie : 0,33
- Macédoine du Nord : 0,27
La réponse judiciaire : une carte du monde fracturée
La lutte contre le féminicide se heurte souvent à une barrière juridique parce que la plupart des codes pénaux traitent ces meurtres comme des homicides “neutres”, ignorant la motivation sexiste.
Certains pays ont inscrit le terme “féminicide” ou “fémicide” dans leur loi pour aggraver les peines et reconnaître le caractère systémique du crime.
En Amérique Latine, le laboratoire de la résistance, les pays comme le Mexique, l’Argentine et le Brésil disposent de législations robustes ( bien que l’application reste un défi).
En Afrique, les pays comme l’Afrique du Sud, la Côte d’Ivoire et le Sénégal ont durci leurs lois sur le viol et les violences domestiques, bien que le terme “féminicide” ne soit toujours pas un crime autonome.
Dans d’autres pays, l’impunité persiste. Le meurtre d’une femme est jugé sous l’angle du “crime passionnel” ou d’un simple homicide, ignorant la dimension de genre. Pire, dans certaines législations, des “circonstances atténuantes” liées à l’honneur ou à la “provocation” subsistent de manière informelle ou légale, protégeant l’agresseur plutôt que la victime.
Au Cameroun et la RDC, bien que le meurtre soit puni, il n’existe pas de distinction pour le féminicide.

Sortir de la fatalité : trois piliers pour demain
Pour que ce 8 mars 2026 ne soit pas qu’une commémoration de plus, trois ruptures sont nécessaires :
- La reconnaissance juridique universelle : Nommer le féminicide, c’est reconnaître que ces femmes ne sont pas mortes de “malchances”, mais de leur condition.
- La fin de la “double peine” : Trop de victimes en Afrique et ailleurs voient leurs plaintes rejetées par une police qui prône la “médiation familiale”. L’état doit être le premier protecteur, pas un complice passif.
- L’éducation structurelle : Le sexisme est le terreau du féminicide. Sans une remise en question profonde des modèles de masculinité dès l’école, les lois resteront des coquilles vides.
Le féminicide n’est pas une fatalité culturelle. Le féminicide est le thermomètre d’une société dysfonctionnelle. C’est le résultat d’un choix politique : celui de ne pas protéger les femmes et les filles. En ce 8 mars, nous ne demandons pas de fleurs, il y en assez sur les tombes, mais des lois, des budgets, et surtout, le droit de rester en vie. La protection des femmes n’est pas une “option” ; c’est le socle de toute civilisation qui se prétend juste.
Écrit par Jenny Prinston
